L’anatomie d’une division
4 novembre 2007

L’anatomie d’une division

L’anatomie d’une division

Prédication du pasteur Gordon Margery

La semaine dernière nous avons regardé la vie d’un genre de Louis XIV des années 900 avant Jésus-Christ. C’était le roi Salomon, dans toute sa splendeur. Salomon dont la gloire était ternie par son amour de l’argent, sa sensualité, ses alliances boiteuses, son idolâtrie. Nous avons dit que c’est son fils qui a payé la note, salée. L’addition, c’était une division.

Ce matin j’aimerais voir avec vous comment cela s’est passé. Les leçons que nous en tirerons sont très utiles pour la vie des communautés : un pays, un parti politique, une Eglise, un groupe d’Eglises.

Le contexte

Je vous rappelle le contexte. Les douze tribus d’Israël ont eu trois rois : Saül, David et Salomon. Maintenant le grand roi Salomon est mort. Son fils Roboam doit assumer la succession. Et pour une partie des Israélites, ceux du Sud, cette succession est quasi automatique. Ils sont essentiellement de la même tribu que David, de la tribu de Juda. Ils sont attachés à la dynastie de David. Ils ont suivi Salomon, ils suivront Roboam.

Mais dans le Nord du pays, ce n’est pas pareil. Ils ne font pas partie des tribus de Juda et de Siméon. Ils ont une certaine cohésion entre eux, ils forment un grand bloc bien distinct de la tribu de Juda au Sud. Ils doivent donc se réunir entre eux pour proclamer que Roboam est aussi leur roi à eux. Nous allons lire ce qui se passe, c’est dans 1 Rois 12.

Lecture 1 Rois 12.1-20

Pourquoi la division ?

1. Une période de transition

L’assemblée se termine mal, dans la révolte. A partir de là, il y aura toujours deux rois, deux pays : Juda au Sud, Israël au Nord. Pourquoi ? D’abord parce que cela s’est passé à une période de transition. L’ancien roi, on connaissait, on avait appris à faire avec, le nouveau, on ne le connaît pas. Son pouvoir est fragile. Qu’est-ce qui se passe quand un nouveau prof arrive dans une classe ? On va le tester ! Qu’est-ce qui se passe quand un nouveau pasteur arrive dans une église ? On s’inquiète, tout le monde ne trouve pas son compte, on compare. A Ozoir, cela s’est bien passé il y a onze ans. Mais des fois la transition se passe mal. Et pour Roboam, cela s’est très mal passé.

Le terrain était miné d’avance. Salomon avait régné d’une main de fer. Il avait accumulé des richesses incroyables, en partie grâce à ses relations commerciales, en partie grâce aux impôts et aux travaux obligatoires. Ses grands palais, son temple, ses villes fortifiées, sa cavalerie : tout cela avait un prix. Et peut-être que ceux du Nord payaient plus cher que ceux du Sud : en tout cas, c’est qu’ils pensaient. Arrive cette période de transition. Et là, tous les problèmes non réglés remontent à la surface. L’autorité de Salomon avait empêché les gens de s’exprimer. Il avait maté les mécontents. Mais il n’est plus là. Tout peut maintenant exploser. C’est une période de transition.

2. Une personne ambitieuse

Dans les coulisses, il y a quelqu’un qui veut le pouvoir. Jéroboam. Un personnage ambitieux. Salomon avait déjà essayé de l'éliminer, sans succès. Jéroboam a sans doute l'appui de l'Egypte. Il veut profiter des rivalités ancestrales entre le Nord et le Sud, profiter de cette période de transition, profiter de l'affaire des impôts. Les gens du Nord se souviennent de lui, ils le font revenir d’Egypte. Il défendra leurs intérêts. Il sera leur porte-parole. Jéroboam cristallise autour de lui tous les mécontentements.

N’est-ce pas souvent comme cela dans les conflits sociaux, dans les conflits d’église ? Une personne peut cristalliser les mécontentements. Surtout si elle a besoin de critiquer pour exister, si elle veut régler des comptes, si elle veut le pouvoir. Regardez bien le jeu politique. Regardez bien ce qui se passe dans certaines Eglises. Des Jéroboam, il y en a toujours beaucoup.

3. Un manque d’écoute

Le terrain est donc miné d’avance. Et Roboam ne le sait même pas. Il a grandi au palais, il ne sait pas ce que vivent les gens du peuple, il n’imagine même pas. Il a grandi à Jérusalem, il ne sait pas ce que vivent les gens du Nord, ce qu’ils pensent. Il est déconnecté. Ce qui est déjà une faute que l’on peut imputer à Salomon : il n’a pas formé son successeur à connaître la réalité du terrain. Il est déconnecté et, en plus, il est tellement imbu de sa propre personne qu’il est incapable d’écouter les autres. Il n’écoute ni les doléances de ceux du Nord, ni les conseils des fonctionnaires plus expérimentés. Il pense que pour être fort il faut être autoritaire.

C’est le danger qui guette tous ceux qui exercent une responsabilité dans un groupe : ne pas écouter les différents avis, ne plus comprendre ce qui se passe dans le groupe. Abuser d’une position d’autorité. Il faut toujours prévoir, anticiper, montrer la voie. Il faut parfois choisir entre différents avis dans un groupe de maison, dans un groupe de jeunes, dans une église. Mais avant de trancher, il faut apprendre à écouter.

Il y a dans cette assemblée de Sichem un aspect pratique ici qui a toute son importance pour nous dans l’église. C’est le rôle des groupes. Le récit ne concerne pas uniquement des individus – Roboam, Jéroboam. Il concerne des groupes de personnes. Et c’est normal. La vie humaine s’organise comme cela, à partir de la famille, déjà. Quand les différents groupes peuvent travailler ensemble dans une Eglise, c’est bien. Quand ils font comme dans l’assemblée de Sichem, c’est la catastrophe.

Dans le Nouveau Testament, en Actes 6, un conflit du même genre a menacé la jeune Eglise de Jérusalem, qui aller se diviser entre ceux de culture hébraïque et ceux de culture grecque. Mais là, les apôtres ont écouté les doléances et l’Eglise est restée unie. Ce n’était pas comme cela à Sichem. Il y a eu un manque d’écoute.

4. Des coupures

… entre les jeunes et les vieux

Vous avez remarqué à Sichem le clivage entre les jeunes et les vieux ? Les conseillers expérimentés d’une part, Roboam et le parti des jeunes nobles de l’autre ? Il n’y avait pas de passerelles entre les deux. Peut-être que les vieux avaient gardé leur rôle trop longtemps, peut-être qu’ils avaient refusé d’intégrer la génération suivante et que maintenant c’est le clash. Peut-être que les jeunes, de leur côté, ont refusé le contact. Ils sont coupés des réalités du pays, ce sont des jeunes princes qui entourent un roi jeune, et qui croient que tout leur est dû. Des enfants gâtés. Immatures. L’absence de dialogue entre les générations a favorisé la division.

… entre régions

Mais ce n’est pas tout : depuis des siècles il y a rivalité entre les tribus du Nord et les tribus du Sud. Celles du Nord ont tenu aussi longtemps que possible pour la maison de Saül contre David. Elles ont soutenu toutes les révoltes du règne de David. Elles se sentent étrangères à la tribu de Juda. Pendant très longtemps Jérusalem était comme un verrou qui empêchait la communication entre le nord et le sud. Les routes n’étaient pas toujours sûres. Le roi David a conquis Jérusalem, il en a fait sa capitale. La ville fait maintenant la jonction entre les tribus. Mais le rapprochement géographique et politique était encore fragile. La ville de Jérusalem ne peut pas à elle seule créer l’unité entre ces gens qui parlent la même langue avec des accents différents.

Dans une Eglise, dans une Union d’Eglises, les coupures géographiques peuvent poser un problème. Faire 30 km pour venir à une réunion à Ozoir, ce n’est pas évident. Etre en communion avec des Eglises d’Alsace, du Midi, de la Suisse, ce n’est pas évident, ça se travaille. Et il faut justement travailler à surmonter les problèmes de distance si on veut rester uni.

… entre ethnies

La simple distance n’explique pas tout. Il y a en Israël comme dans le monde moderne des affinités, des appartenances ethniques. Il y a douze tribus issus de Jacob. On peut les reconnaître, certaines, à leur accent. Au Nord, dix d’entre elles forment une sorte de fédération. Au Sud, Juda et la minuscule tribu de Siméon marchent ensemble. Les gens ont l’habitude de s’organiser entre eux. Il n’y a pas de mal à cela. C’est la vie. Des amitiés, des familles, des affinités, on trouvera toujours cela. Y compris dans l’Eglise. Mais est-ce qu’il y a des passerelles entre les groupes ? Entre l’Afrique et les Antilles, entre le Portugal et les Etats-Unis ? S’il n’y a pas de liens, il faut les créer. Pas pour casser les amitiés et les affinités, mais pour les rendre plus riches.

Dans le cas de l’assemblée de Sichem, il n’y avait pas de passerelles. La loyauté ethnique était plus forte que l’unité de l’ensemble. Elle était même plus forte que l’attachement au plan de Dieu pour la maison de David et pour Jérusalem. Comme si chez nous les liens culturels pouvaient être plus forte que l’attachement à Jésus-Christ.

Une église a besoin de groupes – et d’un lieu pour l’unité. Un culte qui rassemble en grand. Des groupes qui se réunissent en petit. Quand les groupes sont faibles, on ne prend pas en compte les besoins particuliers des gens. Quand le culte est faible, l’église se disloque.

Synthèse des facteurs de la division

Sichem, c'est le genre de situation qui peut se trouver dans une église. Une coupure géographique. Des clans. Une coupure jeunes-vieux. Un manque d’écoute. Une lutte pour le pouvoir. Une personne ambitieuse qui attire du monde. De vieux problèmes jamais réglés qui remontent à la surface. Un pasteur trop puissant qui s'en va et qui laisse un vide d'autorité derrière lui. A Sichem, nous voyons un conflit, une division, qui n'est à la gloire de Dieu sauf dans un sens : les péchés de Salomon ont eu enfin ce qu'ils méritaient.

Regardons autour de nous : Est-ce que la crise de Sichem nous aide à comprendre ce qui se passe parfois dans les Eglises ? Regardons notre propre vie d’Eglise : Dans quels domaines devons-nous faire un effort particulier pour ne jamais vivre cela ?

Et Dieu dans tout cela ?

Et Dieu dans l’histoire ? A Sichem il y a plus ici qu’une accumulation d’erreurs humaines. Il y a plus que l’ambition et la bêtise. Il y a Dieu. 1 Rois 12.15 dit que Dieu dirigeait le cours des événements.

A travers ce conflit, deux promesses de Dieu s’accomplissent, deux aspects de son alliance. D’abord par rapport aux graves péchés de Salomon : l’idolâtrie, la polygamie, le grand luxe. Dieu juge à Sichem les dernières années du règne de Salomon, qui ne laissera pratiquement rien à son successeur. Dans l’alliance de Dieu il y a de belles promesses. Il y a aussi la promesse de sanctions en cas de désobéissance. La justice de Dieu se déploie à Sichem, à l’insu de la plupart des acteurs. Dieu est à l’œuvre dans le respect de son alliance. Pour juger.

Pourquoi Dieu n’a-t-il pas puni Salomon de son vivant ? Parce que Dieu avait fait une promesse à David, et il tiendra cette promesse malgré et envers tout. Pas seulement celle du jugement, celle de la grâce aussi. La faute des pères sera punie jusqu’à la troisième, la quatrième génération, d’accord. Mais l’amour de Dieu s’exercera jusqu’à la millième génération envers ceux qui l’aiment et qui gardent ses commandements. L’amour de Dieu envers David fait que Salomon est épargné et que le misérable Roboam ne perd pas tout. Il garde Jérusalem, il garde la tribu de Juda et ses alliés, il garde la flamme de la promesse messianique. A cause de David. Les principaux acteurs ne savaient sans doute pas que dans ce conflit la grâce de Dieu était à l’œuvre.

L’histoire de Sichem est donc une histoire de jugement et de grâce, les deux en même temps. C’est une histoire ouverte. La division des royaumes n’est pas la fin. Comment Jéroboam va-t-il se comporter par la suite ? Dieu l’incite à marcher droit, et dans ce cas-là il aura, lui aussi, de nombreux successeurs. Idem pour Roboam : il a commis l’irréparable, il ne peut pas revenir en arrière. Mais s’il marche avec Dieu, tout redeviendra possible. C’est une histoire ouverte, une histoire qui offre la possibilité d’un nouveau commencement. Vous lirez la suite de 1 Rois 12 et vous me direz si Jéroboam a saisi sa chance, si Roboam a saisi la sienne.

Conclusion

Comment éviter que l’histoire de Sichem ne se répète dans nos familles, dans nos Eglises ? Un fondement, marcher fidèlement avec Dieu. Mais il faut aussi de la sagesse. Ecouter les autres. Tenir compte des groupes. Créer des passerelles. Créer des lieux pour l’unité. Si vous faites cela, vous serez plus sages que Salomon. Et vous laisserez quelque chose de bien à ceux qui viendront après vous.

Amen.